Juil 012019
 

La monnaie remplit en principe trois principales fonctions économiques. C’est d’abord un équivalent général en tant qu’unité commune de compte. Elle sert d’intermédiaire des échanges en tant qu’unité de paiement, si la valeur de cette monnaie n’est pas contrôlée par une entité étrangère, permettant à cette dernière de ponctionner une partie des richesses créées par une Nation et insidieusement de contrôler la souveraineté monétaire d’un Etat. Enfin, elle a une fonction de réserve des valeurs permettant ainsi d’investir immédiatement ou dans le futur alors que le troc ne permet en principe que l’échange simultané. En réalité, c’est la fonction non écrite qui apparaît la plus importante. Il s’agit de la fonction politique qui détermine en définitive la structuration de la création de richesses et son accaparement par ceux qui contrôlent directement ou indirectement le pouvoir de création monétaire et sa répartition.

En Afrique en général, dans les pays membres de la zone Franc en particulier, on assiste à une prise de conscience populaire grandissante sur le rôle d’une monnaie non-africaine sur la souveraineté d’une Nation. La position de la France dans ses relations secrètes – militaires et monétaires- avec les chefs d’Etat africains de la zone franc est de plus en plus critiquée. Les conséquences d’une gouvernance économique qui accentuent la pauvreté et augmentent les inégalités sans véritablement accroître collectivement le pouvoir d’achat ont conduit à remettre la création d’une monnaie commune en Afrique de l’Ouest au goût du jour. Mais ne s’agit-il pas pour des chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest, de plus en plus « populistes », de faire « beaucoup » de bruit pour laisser passer la colère populaire ? Après avoir repoussé par quatre fois par le passé la création d’une monnaie commune à 15 pays, quelle est la crédibilité des chefs d’Etat qui ont fixée 2020 comme la nouvelle date de mise en service d’une monnaie commune à pays 15 pays d’Afrique de l’Ouest ?

1. LA GOUVERNANCE AFRICAINE : REPOUSSER DANS LE FUTUR LES DÉCISIONS FONDAMENTALES ?

Lors du Sommet des chefs d’Etat et de gouvernements africains tenu à Abuja au Nigeria en 2005, l’Union africaine (UA) a officiellement décider d’avancer sur le vaste chantier proposé en 1963 que constitue la création d’institution financières et monétaires et une monnaie africaine. Aujourd’hui, après avoir proposé une stratégie d’unification de l’Afrique dans son Agenda 2063, l’horizon proposée est dorénavant de 2045 pour l’opérationnalisation au niveau continental d’une Banque centrale africaine, d’un Fonds monétaire africain, d’une banque africaine d’investissements, d’une bourse de valeurs africaine et d’une monnaie africaine 1.

Mais l’Union africaine peine à assurer son indépendance financière, avec près de 83 % de soutien financier provenant de pays non africains uniquement pour son fonctionnement. Entre 2016 et 2020, la question de l’autonomisation financière de l’UA n’a pas été réglée. Il n’y a pas véritablement de :

  • commencement de paiement par chacun des Etats-membres de la taxe de 0,2 % sur les importations proposées ;
  • ni de véritables mesures coercitives appliquées pour contraindre les Etats défaillants à s’acquitter de leur contribution.

Ce ne sont pas les 30 % de recouvrement provenant principalement de l’Afrique du Sud, de l’Algérie, de l’Egypte, du Nigeria et du Maroc, etc. et le cumul d’arriérés et d’impayés de près de 39 pays qui permettront d’assoir la crédibilité collective de la volonté d’avoir une institution panafricaine qui puisse influencer le monde, voire les Africains eux-mêmes. L’Afrique des dirigeants est capable de s’unir sur les moyens à mettre en œuvre pour atteindre leurs ambitions mais demeurent incapable de concrétiser cette volonté par un transfert effectif d’un budget 2. La subsidiarité au plan monétaire et financier demeure encore un leurre, savamment cachée par une communication coûteuse sur le sujet par les dirigeants africains.

Qui pourra aller exiger de l’argent sous formes de taxes additionnelles pour régler les pénalités ? Qui osera exclure tel ou tel pays, adossé souvent sur de réseaux non africains du processus de prise de décision interne à l’UA ? Bref, le mode usuel de la diplomatie africaine fondée sur le conciliabule et les arrangements de dernière minute ne peuvent servir de cadre de gouvernance prévisible. Autant dire que personne ne souhaitera remettre en cause la réalité politique de l’Union africaine. Mais la matérialité économique et financière collective demeure une illusion. Il ne s’agit donc pas d’une « Union » mais bien d’une « Interdépendance » entre 55 Etats. Il faut se rendre à l’évidence que l’UA fonctionne sur la base d’une interdépendance africaine à géométrie variable 3. Refuser d’intégrer ce concept dans ses visions et choix stratégiques conduit cette institution, se proclamant panafricaine, à des impasses et des contradictions qui résultent en des pertes de crédibilité, de souveraineté et d’influence tant dans le monde qu’auprès des populations africaines à qui on n’a rien demandé. Sur le plan monétaire, la crédibilité collective de la volonté des chefs d’Etat africains relèvent de l’incantation futuriste.

Quelle est l’utilité des nombreuses missions et autres activités dans le fonctionnement de l’UA ?  Quelle est l’efficacité réelle des 800 millions de dollars des Etats Unis engloutis dans le fonctionnement de l’institution en 2018. Ne faut-il pas des analyses « coûts-avantages » ou « coûts-bénéfices » pour les populations africaines afin de faciliter les coupes dans les dépenses de cette organisation sans contreparties pour les populations ? Ne faut-il pas privatiser plus de 50 % des activités de l’UA ? Ne faut-il pas investir dans une digitalisation du tout le processus d’échanges et de décision de l’organisation ? Sans compter les gaspillages et partiellement la corruption, des réponses pragmatiques à ces différentes questions permettraient de rendre l’UA plus efficace, et donc plus crédible.

C’est donc d’efficacité, d’agilité et de souveraineté économique dont souffre l’Union africaine. Oui mais, efficacité pour qui ? Pour les citoyens africains ou pour des intérêts divergents, ou encore uniquement pour satisfaire les égos ou la soif de « visibilité » de certains chefs d’Etat, dont certains sont sous pression, voire inféodés à des forces du marché ou des Etats non africains ? Opter pour la digitalisation et réduire les nombreux contacts physiques et déplacements entre les chefs d’Etat et leurs délégations fourmillantes dont 80 % sans rapport avec les missions de l’UA, c’est soulever un tabou. Pourtant si les missions étaient bien préparées par l’informatisation sécurisée, des économies substantielles seraient faites. Les technologies existent et sont pour certaines, offertes gracieusement. Mais la volonté collective des chefs d’Etat n’est au rendez-vous. Chacun fait croire au niveau national que ces réformes sont « impossibles », autrement dit il ou elle n’est pas disposé (é) à mettre en œuvre tout ce qui pourrait de près ou de loin s’apparenter à une augmentation de la transparence de la gouvernance, de la démocratisation de l’UA, encore moins la mise en place du principe de responsabilité et de rendre des comptes aux populations. Alors avancer vers l’émergence économique continentale dans ces conditions surtout au plan monétaire, c’est préparer l’Afrique à être vendue à des oligarchies non africaines par des oligarchies africaines. Bref, cela pourrait s’appeler et s’apparenter aussi à une privatisation sous d’autres cieux tempérés…

Il ne faut plus s’étonner de la déception et de la frustration du milliardaire anglo-soudanais, Mo Ibrahim. Ce dernier fait l’amer constat du manque de moyens de ses ambitions pour l’Union africaine : « Si l’Union Africaine n’est pas un pays, la commission de l’Union Africaine n’est pas un gouvernement non plus. C’est une association de pays africains. Ce genre d’organismes peuvent être agissants ou symboliques. Tout dépend des membres du club. Pour le moment, la plupart des chefs d’Etat africains souhaitent retenir toute leur souveraineté. Et cela rend étroit l’espace de l’organisation en termes de pouvoirs 4». La Fondation Mo Ibrahim, créée en 2006, pour favoriser et conseiller sur une meilleure gouvernance en Afrique, peine à identifier une « bonne gouvernance collective » des dirigeants africains.

En réalité, de nombreux dirigeants africains se comportent en « populistes » promouvant au passage le clientélisme en affichant fièrement leur détermination à aller vers l’intégration économique régionale et continentale afin de tirer avantages de la création de richesses commune et sa distribution. En réalité, ce marché commun au plan économique devra s’accompagner d’une monnaie commune au plan monétaire et financier. Aussi, rien ne sera possible sans :

  • l’établissement de règles de convergence monétaire et d’harmonisation fiscales et douanières communes ;
  • la création et le fonctionnement d’institutions supranationales représentant les Etats-membres ; et
  • la création assortie d’un pouvoir d’exécution des décisions d’un organe de règlements des différends, avec si possible des structures tampon de conciliation.

Paradoxalement, c’est justement ce que refusent collectivement et en catimini les chefs d’Etat africains. Ce double-langage, anesthésié lors des communications au plan national, a créé une Union africaine éloignée des peuples africains. Pire, les citoyens africains commencent à défier non seulement l’autorité de cette institution, mais considèrent qu’il ne s’agit en fait que d’une structure limitant les libertés, la démocratisation et la création de richesses et d’emplois au service des populations. L’image des syndicats des chefs d’Etat refait surface. Il ne peut en être autrement. Plus de 70 % des dirigeants africains sont des héritiers d’un coup d’Etat, des manipulateurs des Constitutions et des lois fondamentales des pays pour se maintenir au pouvoir. Ces chefs d’Etat ne sont souvent que de simples représentants, voire de soutien, d’un système militaire qui soit épouse un costume civil, soit verse dans la sous-traitance par des civils de types « marionnettes ». Alors, la démocratisation des acteurs comme du processus de décision de l’Union africaine et de sa Commission avec des missions limitées, des mandats limités à deux sans exception demeurent un incontournable. Pour cela, le principe de « retrouver » un poste au plan national devrait être considéré comme un moyen de résoudre ce problème. A défaut, la gouvernance africaine risque d’être associée à un faire-valoir pour mieux repousser dans le futur les décisions fondamentales d’amélioration du bien-être des Africains.

2. JAMAIS QUATRE REPORTS DE LA MONNAIE COMMUNE SANS LE CINQUIÈME

Au niveau de l’Afrique de l’Ouest, des efforts sont en cours pour enfin faire émerger une monnaie dite « unique ». Cette monnaie dite « unique » aurait dû voir le jour en 1983. Depuis, la décision a été repoussée dans le futur par au moins quatre fois avec une nouvelle échéance fixée en 2020. Plus personne n’ose y croire ! Mais, comme toujours dans leur élan populiste et face à une prise de conscience des citoyens sur l’accélération de l’abandon du Franc CFA dans les pays qui en ont l’usage, les Chefs d’Etat tentent de calmer les populations :

  • en interdisant les manifestations contre le FCFA ;
  • en asphyxiant financièrement ou en rendant dépendants ou redevables des autorités politiques au pouvoir les têtes de pont africains en faveur d’une réforme en profondeur du système monétaire entre la France et les pays francophones 5.

Certains chefs d’Etat comme ceux du Togo ont choisi de se faire conseiller sur la question par un ancien directeur général du Fond monétaire international et éminent professeur d’économie par ailleurs, Dominique Strauss-Kahn (DSK 6). Toutefois, ce dernier, dans un rapport de 29 pages, conclut qu’il est préférable de lier le Franc CFA à l’EURO et permettre à tous les membres de l’Union européenne (pudiquement appelés des Administrateurs internationaux indépendants 7) de s’assoir au Conseil d’Administration de la Zone Franc au lieu d’en exclure la France au profit des pays africains. Bref pour DSK, l’avenir du FCFA passe par l’Union européenne avec une intégration des partenaires européens et une coopération entre la Banque centrale européenne et les banques centrales africaines. Rien sur une future banque centrale régionale ou continentale africaine. Pourquoi DSK devrait défendre les intérêts de la CEDEAO ?

Il existe entre les lignes une volonté « cannibalistique » d’absorber le Ghana dans la zone franc dans le cadre d’un élargissement de la zone franc qui omettrait le Nigeria. A vouloir résoudre le problème du Franc CFA par une conférence de type « France-Afrique » après 60 ans où il n’y a pas eu selon la formule consacrée par DSK, « d’émancipation au service de tous », il faut bien constater que DSK n’est ni Africain et ni intéressé à en finir avec la sous-traitance d’une partie des instruments de souveraineté des Etats-africains à la France. Les accords secrets de défense et de sécurité étant étroitement liées à celle de la monnaie et donc du Franc CFA, il semble que pour DSK, la notion d’émancipation des Africains, doit profiter d’abord à la France, et à défaut à l’Union européenne le tout en se hâtant très, très, très lentement.

Il est plus rassurant alors de constater que malgré toutes ces tentatives pour retarder le processus de retour en Afrique de la souveraineté monétaire, la Commission de l’Union Africaine, malgré sa bureaucratie et les embûches posées par les chefs d’Etat eux-mêmes, avance sur la question. Les sièges de trois des institutions financières panafricaines ont été choisies : la Banque centrale africaine (BCA) à Abuja au Nigeria, la Banque africaine d’investissement (BAI) à Tripoli en Libye et le Fonds monétaire africain (FMA) à Yaoundé au Cameroun. Le Cameroun a même signé en avril 2018 un accord de siège avec l’UA pour le démarrage anticipé (avant toutes les ratifications et contributions financières), ce pour une période transitoire pour le FMA. La réalité est que les pesanteurs ont contribué à ce que cette décision courageuse de contribution financière au pot commun soit reportée dans la pratique vers un futur incertain. Mouammar Kadhafi, le « Guide Libyen » avait en son temps pourtant proposé d’avancer l’essentiel du budget de démarrage du Fond monétaire africain. Ce sont les dirigeants africains qui ont tergiversé.

En fait, toutes ces institutions y compris la monnaie continentale doivent se décliner au niveau régional dans un premier temps. Aussi, pour l’Afrique occidentale, le chefs d’Etat propose une « monnaie unique » dont la dénomination fut un temps « ECO », puis abandonné puis remis au gré des discussions 8. Mais cette monnaie ne pourra pas voir le jour sans une banque centrale régionale regroupant les pays membres de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Une « feuille de route » a déjà été établie par la CEDEAO avec des objectifs fixés à 2015. Ils ont dû être mises à jour… Les pays de la CEDEAO ont jusqu’au 29 octobre 2019 pour transmettre à la Commission de la CEDEAO leurs programmes pluriannuels de convergence pour la période 2020-2024. Autrement dit, la réalité de la monnaie CEDEAO sera après 2025.

Pourtant, la date avancée pour le moment est 2020 pour la banque centrale fédérale avec une monnaie fondée sur un régime de change à taux flottant et un ancrage sur un panier de monnaie comprenant entre autres, le Dollar des Etats-Unis (USD – $), le Renminbi de la Chine (RMB‑CNH dit « Chinese Yuan » 9) et l’Euro de l’Union européenne (EUR – €).

S’il existe un consensus sur le fait que le taux de change de la future devise de l’Afrique de l’Ouest devrait être flexible et que la monnaie aura un ancrage sur un panier de devises, le débat est encore intense sur la nécessité de suivre la voie chinoise avec une monnaie convertible et une monnaie non-convertible. En effet, le Renmindi (« RMB »), nom de la monnaie chinoise échangée onshore et offshore, offre la possibilité d’avoir une monnaie qui aura deux fonctions dans la zone monétaire. La Chine dispose d’une monnaie qui a une fonction nationale non-convertible et une fonction internationale et servant de devises convertibles. C’est ainsi que la Chine contrôle sa souveraineté et garde le contrôle des capitaux en empêchant sa monnaie de s’écouler à l’étranger et contre son gré. La monnaie convertible dite « RMB-CNH » comporte encore beaucoup de restrictions qui sont progressivement levées avec son développement rapide. Il y a manifestement un meilleur contrôle par les autorités chinoises de leur monnaie, évitant d’ailleurs au passage les spéculations orchestrées de l’extérieur.

Il n’y a donc pas lieu de s’époumoner sur le Franc CFA en cherchant systématiquement à le faire disparaître pour ne pas savoir par quoi le remplacer tout en se retrouvant en pleine période transitoire sans une monnaie ayant un cours libératoire. La disparition du Franc CFA devrait être un processus de mort naturel si les chefs d’Etats de la CEDEAO adopte le principe d’une monnaie régionale commune ayant une double fonction à savoir : convertible pour la devise et non-convertible pour la monnaie locale. Le Franc CFA pourra se voir retirer son pouvoir libératoire à la fin d’une période transitoire en fonction de la capacité des dirigeants africains de la zone à respecter une discipline monétaire, financière, budgétaire et économique fondée sur les principes d’une convergence monétaire et une orientation vers une zone économique optimale 10.  La date approximative de réalisation pour les pays volontaires devrait se situer autour de 2025.

La décision des chefs d’Etat pour une monnaie « unique » de la CEDEAO baptisée « ECO » et un modèle de la future banque centrale de type fédéral avec un régime de change à taux flexible apparaît comme une annonce pour calmer les populations. Cela permet au moins de témoigner d’un avancement lilliputien sur ce dossier. Un taux d’inflation bas et un niveau d’endettement en dessous des 70 % du Produit intérieur brut au niveau régional serviront de base pour la politique monétaire commune. Toutefois, les États-membres devront s’engager à mettre en œuvre des mesures et des réformes pour s’acheminer vers une convergence macro-économique. La création d’une monnaie unique crédible ne pourra d’ailleurs pas intervenir si cette convergence macro-économique n’est pas au rendez-vous.

3. « ECO » : MONNAIE COMMUNE CEDEAO AVEC OU SANS LA FRANCE

Le 29 juin 2019, lors du sommet des chefs d’Etat de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), les quinze (15) dirigeants de cette zone, sous la nouvelle présidence tournante du Président du Niger, Mahamadou Issoufou, ont choisi d’envoyer un signe aux populations en proposant finalement un « nom » et un « symbole » d’une monnaie dite « unique » à s’avoir l’ECO.

La CEDEAO avec 15 pays composés d’une part, de huit membres de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA) également membres de la zone franc et ayant donné un pouvoir libératoire au Franc de la Communauté financière africaine (CFA 11), et d’autre part, de sept autres pays qui gèrent, de manière souveraine, leur monnaie.

Les chefs d’Etat ne peuvent pas encore annoncer que la future monnaie de la CEDEAO dite « ECO » ne pourra pas voir le jour en 2020. L’euphémisme annoncée se retrouve dans la nécessité, après quatre reports, de passer par plusieurs étapes dites « graduelles », ce uniquement avec les rares pays qui respectent les critères de convergence. Autrement dit, tous les autres pays « monétairement indisciplinés » en seront exclus mais auront la liberté de s’y joindre ultérieurement.

Mais, il n’y a pas que le problème de la discipline monétaire. Il y a un vrai problème de décolonisation monétaire entre la France et les pays de l’UEMOA. Concrètement, la vraie question qui n’a pas été éludée est de savoir si la création de la monnaie de la CEDEAO peut s’accommoder de passer de 8 à 15 pays avec un Franc CFA :

  • d’une part, sous contrôle de la France, et
  • d’autre part, sans la France. Il faudra alors une réforme où le mot « Franc » disparaîtra et la monnaie résiduelle CFA sera en capacité de respecter la discipline monétaire de la CEDEAO et de participer en toute indépendance monétaire à une zone monétaire commune d’Afrique de l’Ouest.

En réalité, le Nigeria et d’autres pays y compris francophones, ne veulent pas de la France au sein de la CEDEAO. Mais, certains chefs d’Etat anglophones, lusophones et francophones sont incapables d’en assumer la responsabilité face aux chefs d’Etat, surtout francophones, qui agissent comme des relais, des sous-traitants défendant les intérêts de la France (secteurs public et privés confondus) en Afrique de l’Ouest. Il convient nécessairement de faire référence au pacte colonial entre la France et les pays de la zone franc, pacte qui a en fait évolué en pacte post-colonial avec le soutien de certains chefs d’Etat africains en contrepartie d’une prolongation de leur mandat à la tête des Etats et des modifications unilatérales des Constitutions et d’une démocratie de la contre-vérité des urnes 12.

Cette situation saugrenue permet justement à des nombreux chefs d’Etat de trouver en la France, le bouc-émissaire parfait afin de passer sous silence les conséquences d’une gouvernance économique bien mitigée en termes d’amélioration du bien-être, du pouvoir d’achat des populations dans la zone. Le niveau de pauvreté et les inégalités ont au mieux stagné, mais en réalité, a augmenté avec des écarts de plus en plus abjects et de plus en plus cachés par certains médias. Les impuissances face à l’insécurité et au terrorisme ne font d’exacerber les tensions.

Aussi, pour créer une monnaie commune souveraine dans la CEDEAO, tous les pays francophones membres de la zone franc utilisant le Franc CFA sont invités à procéder à des réformes de fond de type « décolonisation monétaire » en demandant la démission de la France du conseil d’administration de la Zone Franc. Cela devrait avoir comme conséquence :

  • de faire disparaître le nom Franc devant le CFA ;
  • de stopper le pouvoir de « veto » des représentants de la France 13 au sein de la zone franc ;
  • de modifier vraisemblablement la parité fixe et donc évoluer vers un taux de change flexible entre le Franc CFA et l’Euro ;
  • de réviser à la baisse, voire supprimer, l’obligation de conserver 50 % des réserves sur l’un des nombreux comptes d’opération auprès du Trésor français, éliminant ainsi le lien de subordination entre Banque de France et les banques centrales de la Zone franc.

La proposition de DSK de remplacer les représentants du Trésor français au sein des conseils d’administration de la zone franc par des experts internationaux indépendants non africains pose problème.

Sur un autre plan, il ne devrait pas, en principe, avoir de problèmes pour les Etats de la Zone Franc de disposer d’au moins de cinq mois d’avance de réserves, à savoir le minimum exigé dans les accords avec le Trésor français pour garantir une émission monétaire et une convertibilité du Franc CFA en Euro.

Les réserves sont mesurées en nombre de mois d’importations de biens et services (MIBS). Pour la zone franc (Afrique de l’Ouest (UEMOA) et Afrique centrale (CEMAC)), la moyenne affichée selon les dernières statistiques du Fond monétaire international entre 2010 et 2018 est de 3,85 MIBS. Pour l’Union économique monétaire Ouest-africain, cette moyenne est de 4,35 MIBS alors qu’elle n’est que de 2,77 MIBS pour la CEMAC. Les pronostics futurs ne permettent pas de passer la barre des 5 MIBS pour la zone franc qui afficherait respectivement 3,9 MIBS en 2019 et 4,1 MIBS en 2020 14.

Alors que la France décide de ne plus assurer la convertibilité du FCFA en Euro -officiellement ou officieusement- ou de n’assurer cette convertibilité que de manière automatique n’est pas quelque chose de nouveau. En réalité, un système d’exception a permis à un tel système de perdurer depuis des décennies selon que l’on appartient à tel ou tel réseau proche ou pas des pouvoirs africains, des pouvoirs ésotériques, des forces du marché notamment les multinationales et surtout des institutions ayant accepté le principe de la perpétuation du Franc CFA. La solution de la création d’une monnaie commune demeure un problème des dirigeants africains, celui de la discipline monétaire.

4. ABSENCE DE DISCIPLINE MONÉTAIRE : RESPONSABILITES PARTAGÉES

La langue de bois d’ébène des dirigeants africains ne permet pas toujours de faire la part de ce qui relève de leur responsabilité propre ou de celle des autres acteurs extérieurs. Le populisme et la soif d’en découdre des citoyens de la CEDEAO et de quelques intellectuels africains ont conduit à une sorte de concentration des responsabilités sur la France. Il est vrai que la France entretient une ambiguïté calculée qui a pour résultat de préserver le statu quo 15. En réalité, les responsabilités sont bien partagées. On pourrait assez facilement apporter les éléments factuels qui justifieraient que près de 60 % des responsabilités relèvent de l’incapacité des chefs d’Etat africains de la zone franc à agir collectivement au service de leurs populations respectives.

Le problème est devenu « viral » depuis qu’il est question en catimini de dévaluer le Franc CFA d’Afrique centrale. Et face aux refus des dirigeants de cette zone, il faut bien constater dans la pratique que le Franc CFA d’Afrique centrale n’a quasiment pas de pouvoir libératoire en Afrique de l’Ouest, et encore moins en France et dans le monde, comme au demeurant le Franc CFA d’Afrique de l’Ouest.

Lorsque vous échangez en juillet 2019 un EURO d’Afrique Centrale, le taux fixe aurait dû être 655,96 FCFA. Mais par la magie du marché « libre » et des commissions de change et/ou bancaires, le taux se situe entre 730 et 790 franc CFA d’Afrique centrale (XAF). Personne n’ose parler de dévaluation de fait. Mais la réalité est difficile pour les entreprises et mêmes les institutions financières. Si la France ne peut officiellement avouer qu’elle refuse de convertir partiellement le Franc CFA d’Afrique centrale en Euro, les opérateurs sur le terrain le constatent. Il y a bien sûr des exceptions dans la non-convertibilité du Franc CFA en Euro. La faute au dysfonctionnement avec des explications basées sur les retards. Mais le patronat africain de la zone n’a à ce jour reçu aucune explication crédible. Autrement dit, la France, au travers du Trésor français, via les banques centrales de la zone Franc (BEAC pour l’Afrique centrale et BCEAO pour l’Afrique de l’Ouest), décide en fait unilatéralement ou pas de respecter ses engagements de convertibilité dite « illimitée » du FCFA en devise EURO.

Dans la pratique, c’est tout un pan de l’économie africaine qui est ralentie avec comme objectif de l’asphyxier dès lors que cela ne profite pas à une entité française. Il suffit de constater que les opérateurs et sociétés de transfert d’argent refusent de plus en plus d’honorer leur engagement envers les clients et les transferts bancaires entre la zone franc et le monde hors zone franc voient les délais se prolonger au point de déstabiliser des individus, des familles, des entreprises, certains Etats et bientôt l’ensemble d’une zone, justifiant ainsi une dévaluation à terme. Mais c’est la pénurie de l’accès à l’Euro avec un taux de change usuriers et composés de frais bancaires inexpliqués qui risquent d’étrangler les économies de la zone franc, notamment en Afrique centrale. L’accès aux autres devises internationales devra se faire par des dépôts de réserves dans les pays où l’Afrique a une dynamique de échanges commerciaux et une écoute plus favorable de type « gagnant-gagnant ».

Le peuple africain ne doit pas s’y tromper. Si la responsabilité de la France est engagée, celle des dirigeants africains, notamment pour mauvaise gouvernance économique et monétaire sans compter la corruption institutionnalisée et non sanctionnée, ne peut être exclue. La fuite en avant, consistant à croire que la création d’une monnaie dite « unique » sous-régionale permettra de s’absoudre de la discipline monétaire, fait partie de cette forme d’illusion naïve des certains dirigeants africains persuadés que les dettes accumulées se « nettoient » par ceux-là même qui ont offert des crédits et des prêts faciles, ce à des taux d’intérêts iniques pour de nombreux projets sans études de faisabilité et mal exécutés qui n’ont pas aboutis.

C’est ainsi que certains pays africains sont en train de décider en urgence de passer de l’approche de la programmation des budgets-projets à l’approche des budgets-programmes en espérant passer par pertes et profits la conséquence de la mauvaise gouvernance économique et monétaire passée aux dépens des populations africaines. En définitive, ce n’est pas tant la monnaie Franc CFA ou tout autre monnaie de la zone qui a pris en otage les Etats africains. C’est la conjugaison d’une gouvernance de l’Etat africain au service d’intérêts étrangers publics et privés, dont le processus opérationnel permet d’enrichir au passage, frauduleusement ou légalement, ceux qui sont au pouvoir ou disposent des prérogatives de la violence militaire et policière ainsi que leurs affidés directs ou indirects à l’étranger ou dans le pays.

5. MONNAIE COMMUNE CEDEAO EN 2020 : PAS DE PIECES, PAS DE BILLET « ECO » !

L’ECO ne rentrera pas en fonction suite à une décision collective et commune des chefs d’Etat. Il ne peut s’agir d’une monnaie unique mais bien d’une monnaie commune. Encore faut-il d’abord établir le Fond monétaire africain sous-régional (FMA) pour permettre des ajustements budgétaires conjoncturels entre pays membres de la CEDEAO et une banque centrale commune de l’Afrique de l’Ouest afin d’assurer la création monétaire et un minimum de souveraineté monétaire.

En 2020, compte tenu de l’agilité des chefs d’Etat et le fait d’avoir repoussé déjà 4 fois la date butoir, la monnaie ECO pourrait au mieux avoir un taux de change flexible et ne remplir qu’une des trois fonctions principales de la monnaie à savoir la fonction d’unité de compte. Les fonctions d’unité de paiement et d’unité de réserve risquent d’être repoussés à plus tard. En effet, la fonction politique panafricaine n’a pas encore trouvé ses marques.

Autrement dit, les billets du franc CFA des deux zones (XOF/occidentale et XAF/centrale) ne vont pas disparaître au profit de la monnaie commune ECO au sein de la CEDEAO en 2020.  Chaque pays de la CEDEAO risque de continuer à commercer avec la monnaie que ces ressortissants utilisent aujourd’hui. Quel « progrès » en termes de souveraineté monétaire !!! Mais rien n’est impossible entre quelques Etats volontaires pour 2025. YEA.

 

1er juillet 2019.

Dr Yves Ekoué AMAÏZO, PhD, MBA

Directeur Afrocentricity Think Tank

www.afrocentricity.info

© Afrocentricity Think Tank

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