Juin 252019
 

L’Afrique représente environ 16 % de la population mondiale et ne dispose que de 5 % de son revenu. 27 pays africains représentant 44,6 % de la population totale de l’Afrique sont classés dans la catégorie des pays à faible revenu. 18 autres pays sont classés parmi les pays à revenu moyen-inférieur et représentent 45,9 % de la population. Enfin, 8 des pays africains sont classés avec parmi les pays à revenu moyen-supérieur avec 9,5% de la population et un (1) seul est classé parmi les pays à revenu élevé avec 0,01% de la population totale africaine 1.

L’Union africaine avec ses 55 pays va tenir son prochain sommet, la 12e session extraordinaire de la Conférence de l’Union africaine, regroupant la Conférence de l’UA composée des Chefs d’Etat et de Gouvernement, à Niamey au Niger. Deux sommets annuels sont généralement prévus et se tiennent alternativement, sauf exception, en janvier au siège de l’institution, à Addis-Abéba, en Ethiopie, et en juillet dans une capitale africaine désignée, en l’espèce Niamey.

Le thème de l’intégration continentale est devenu incontournable. La Zone de Libre Echange continentale devrait y être officiellement « lancée » après le dépassement des 22 ratifications minimum, requises pour sa mise en œuvre. Toutefois, La ZLEC entrée en vigueur le 30 mai 2019 pourrait avoir à relever des retards, puisque de nombreux préalables ont été négligés qui risquent de mettre en péril la fluidité de circulation effective de biens, des services et des personnes 2. Il s’agit d’un marché potentiel de 1,2 milliards de consommateurs dont le pouvoir d’achat devrait s’améliorer si les institutions de gouvernance améliorent leur transparence et adopte une démocratie effective.

1. VERS LA CREATION D’UN MARCHE COMMUN CONTINENTAL AVANT 2025

Lors d’un sommet extraordinaire le 21 mars 2018 à Kigali au Rwanda, 44 pays africains ont signé un texte en faveur de l’avènement d’une zone de libre-échange continental (ZLEC). Il s’agit de réduire, voire supprimer, entre eux, les droits de douane ainsi que toutes les barrières tarifaires, non-tarifaires, physiques, mais aussi culturelles qui entravent les échanges et en particulier le commerce. Les chefs d’Etat africains, dans le cadre de leurs nombreuses décisions sur l’intégration régionale et continentale, ont en fait opté pour une politique libérale et de libéralisation des échanges en Afrique.

Ils sont en cohérence avec le Traité d’Abuja conclu le 3 juin 1991, qui prévoyait expressément la création d’un marché commun à l’ensemble du continent avant 2025. A force de faire dans le nombrilisme, les dirigeants africains oublient de mentionner les risques que cela comporte. A savoir, les pertes de recettes publiques et leur affectation pour le bien-être social des populations. Mais surtout la concurrence déloyale que cela occasionnera avec la possibilité pour toutes les grandes multinationales étrangères ou africaines de n’être assujetties qu’à une taxe unique, quand celle-ci ne fera pas l’objet d’une exonération. La conséquence directe est la neutralisation du développement du secteur industriel africain et une réorientation de la consommation des populations africaines vers les produits d’importation étrangers à bas prix.

Les rapports de force et d’intérêts entre les pays africains, les liens de soumission et de coopération monétaire ou militaire avec des pays non africains sont « oubliés », au point de laisser préjuger que dans un avenir proche (2025), les frontières africaines seront perméables. C’est oublier de préciser comment et dans quelle mesure chacun des dirigeants, extrêmement jaloux de ses prérogatives d’indépendance et de non-intervention dans les affaires d’autrui, pourra consentir à un transfert de pouvoir indispensable au niveau sous-régional, pour que la subsidiarité, le respect des règles de transparence, d’harmonisation fiscale et de concurrence loyale entre les Etats, devienne le droit commun et soit opérationnel sur le terrain en Afrique. Le principe de subsidiarité est compris ici comme le transfert de pouvoir du niveau national vers le niveau régional ou continental, afin d’assurer une plus grande économie, une plus grande transparence et une plus grande efficacité dans la conduite des affaires collectives des Etats africains.

Les rapports sur les gaspillages, les erreurs stratégiques et les coûts occasionnés en termes de manque à gagner au plan du bien-être, des services ou des infrastructures, ne sont pas légion en Afrique. La capacité à dire la vérité est encore largement obérée par le poids de l’omerta. Ceux qui s’y hasardent, y compris dans le cadre de leur fonction, sont au mieux « remerciés », au pire intègrent une spirale de blocage dans l’accès à des postes ou à des contrats dépendant de l’Etat. C’est une réalité africaine occultée qui n’a jamais fait l’objet d’un sommet des chefs d’Etat africains.

2. AUDITER ET SANCTIONNER LES ACTIONS COLLECTIVES MENÉES PAR L’UNION AFRICAINE

Pourquoi autant d’annonces fracassantes de dirigeants africains en faveur de l’intégration régionale ou continentale ? Alors que dans la pratique et sur le terrain, les populations et les opérateurs économiques doivent faire face à des réticences réelles et parfois insurmontables, notamment aux frontières, mais aussi dans l’application des textes.

Lors du 32e sommet de l’Union africaine le 10 février 2019 à Addis-Abeba et au cours de son discours inaugural pour sa prise de fonction de la présidence tournante de l’organisation, le Président égyptien, M. Abdel Fattah Al-Sissi, a « appelé les dirigeants africains à œuvrer ensemble pour assoir le développement économique et social du continent en favorisant l’intégration africaine, […] en développant les infrastructures et en promouvant les projets transfrontaliers en offrant davantage de possibilités d’emploi aux jeunes africains et en accélérant la création de la Zone de libre-échange continentale et avancer vers un marché unique ». Il a rappelé que le commerce intra-africain est faible et limité par des problèmes sur le continent, notamment des conflits armés et le manque de liaisons de transport entre les pays. A ce titre, il a assuré qu’au cours de son mandat de 12 mois à la tête de l’Union africaine, le renforcement de la paix et de la sécurité en Afrique, ainsi que la reconstruction après-conflits, figureraient parmi ses principales priorités. Toutefois, sa préférence va à des approches de développement favorisant la réalisation de mégaprojets visant à offrir des possibilités d’emploi aux Africains et à aider à limiter l’afflux de réfugiés. Il a aussi invité les investisseurs étrangers à tirer parti des opportunités sur le continent tout en mettant en garde contre « les interventions extérieures et les modes d’exploitation modernes ». 3

Il n’y a pas de doute sur un consensus des chefs d’Etat sur l’Etat de l’Afrique pour tirer un bilan au mieux mitigé, sinon bien en deçà des possibilités, si l’on tient compte que la corruption, la mauvaise gouvernance et aussi l’incompétence, finissent par transformer en dividendes négatifs les richesses potentielles et humaines du continent. Mais sur leur responsabilité collective ? Personne ne souffle mot ! Alors, dans un élan de populisme continental, les sujets choisis doivent permettre de s’exonérer des bilans et des conséquences de décisions passées, sous pression extérieure ou pas, qui ont retardé l’Afrique et surtout entrainé un manque à gagner pour la communauté africaine et ses populations y compris la 6e région que constitue la Diaspora africaine.

Aussi, il est temps que les dirigeants africains acceptent le principe qu’à chaque sommet des chefs d’Etat, des experts africains indépendants puissent faire l’audit d’une ou plusieurs des actions collectives menées et conclure sur les avantages ou inconvénients, bien-être effectif ou mal-être effectif apporté aux citoyens sur le continent. Au minimum un mea culpa pourrait permettre d’amorcer le mécanisme. Mais la vérité des faits voudrait que les principaux responsables en acceptent les conséquences et démissionnent volontairement des fonctions occupées, voire remboursent les sommes d’argent englouties malencontreusement, et parfois grossièrement.

Si la part du commerce intrarégional africain en 2016 4médian est estimé autour de 17,5 % du total du commerce (intra et extrarégional), elle varie entre 2,8 % pour l’Algérie et 85,5 % pour l’Eswatini (Swaziland). Cette dispersion témoigne des situations profondément asymétriques d’échanges entre les pays enclavés, petits en km2 et en nombre d’habitants, souvent géographiquement dépendant d’un pays voisin disposant d’un grand marché.

3. ZONE DE LIBRE ECHANGE CONTINENTALE (ZLEC) OU ESPACES D’ARRANGEMENTS COMMERCIAUX ?

En juin 2019, à la veille de la Conférence des Chefs d’Etat africains au sommet ordinaire de l’Union africaine (UA) prévu à Niamey en juillet 2019, au moins 10 pays, dont le Nigeria et l’Afrique du Sud, n’ont pas jugé nécessaire de s’associer aux 45 pays africains signataires de l’accord de libre-échange pour une Zone continentale de libre-échange (ZLEC) la plus importante dans le monde.

Le Président du Niger, M. Issoufou Mahamadou, un libéral convaincu, a tout mis en œuvre pour offrir des nouvelles infrastructures à sa capitale, mais espère fortement que le nombre de 22 pays, constituant le seuil minimum de ratification nécessaire, pour rendre le libre-échange effectif au niveau du continent africain, serait confirmé avant le sommet des chefs d’Etats africains en juillet 2019. En fait, dès le 29 avril 2019, le seuil des 22 pays ayant ratifié était atteint ouvrant ainsi la voie à l’entrée en vigueur de la ZLEC. Ainsi à la date du 3 juin 2019, 24 pays avaient déjà ratifié avec les cinq derniers : le Zimbabwe, le 24 mai 2019, le Burkina Faso, le 29 mai 2019, la République de Sierra Leone et la République sahraouie le 29 avril 2019 et la Gambie le 16 avril 2019 5. Plusieurs autres pays devraient également le faire avant la 12e session extraordinaire de la Conférence de l’Union africaine sur la ZLEC à Niamey, au Niger, le 7 juillet 2019.

Certains poids lourds du continent comme le Nigeria 6, d’autres comme la République démocratique du Congo ou le Cameroun, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, le Gabon, le Botswana ou le Bénin, pour ne citer qu’eux, n’ont toujours pas ratifié. Il y a donc bien réticence pour certains, inconscience pour d’autres à signer. Certains ont signé suite à des arrangements de contreparties ou des obligations de s’inscrire dans un logique dogmatique libérale.

La réalité est que les pays africains, sous le couvert d’intégration régionale ou continentale, optent pour une approche de façade qui fait office de poudre aux yeux pour les populations. En effet, dans la pratique, les arrangements commerciaux bilatéraux sont mieux respectés entre les Etats que les arrangements régionaux ou continentaux. La raison, c’est que les négociations permettent de cerner plus concrètement ce que chacun y gagne ou y perd. Par ailleurs, les multiples superpositions des communautés économiques régionales et l’appartenance de certains Etats à plusieurs d’entre elles, sans honorer d’ailleurs le versement des contributions, entretiennent aussi la confusion. Alors, pas de volonté politique pour aller vers l’intégration régionale et continentale ? Pas si sûr ! Alors quel est le problème ? La méfiance mutuelle ? Certainement ! Mais la peur de se voir envahir par des produits étrangers sans possibilité de réaction avec des instruments nationaux, fait craindre à certains, une perte de souveraineté au profit d’entreprises multinationales venues d’ailleurs et défendant des intérêts contraires aux populations. Mais surtout pouvant menacer le pouvoir central des Etats au point de rendre vulnérable le maintien au pouvoir par la force militaire.

Au lieu de passer à l’interdépendance entre pays africains, certains chefs d’Etat encore méfiants, préfèrent opter pour l’inter-indépendance, un concept qui permet de faire croire à l’intégration tout en stoppant toutes initiatives régionales ou continentales, qui pourraient avoir des conséquences non planifiées ou indésirables, prioritairement sur le maintien au pouvoir des gouvernants, et accessoirement sur les populations laissées pour compte et à qui on n’a rien demandé démocratiquement.

En effet, la ZLEC est toujours présentée sous le volet mercantile, à savoir que cette zone constitue un marché de 1,2 milliard de consommateurs. Encore faut-il pour consommer disposer d’un réel pouvoir d’achat et des conditions générales de vie, d’accès à l’électricité, à la santé, à la liberté, etc., pour se lancer dans des ouvertures de marché à grande échelle ? En réalité, les doutes persistent sur la capacité d’un tel marché libre à l’échelle continentale à favoriser le développement des capacités productives, et plus particulièrement l’industrialisation du continent. Cela ne peut se faire que sur la base d’une harmonisation des règles de la concurrence, de la fiscalité, de la monnaie commune afin de ne pas transformer l’Afrique en une grande région de la sous-traitance à bas coût pour les investisseurs étrangers. Ces derniers pourraient d’ailleurs considérer les entreprises africaines locales en émergence comme des concurrentes et empêcher leur essor en tant qu’entreprises africaines et les remplaçant par des succursales de sociétés étrangères, mais installées en Afrique et donc de droit africain. Si c’est cela l’objectif du marché unique, les populations africaines et plus particulièrement celles qui ne verront pas leur sort s’améliorer en termes de pouvoir d’achat, pourraient s’inviter par surprise. Peut-être par la violence et la capacité de nuisance, dans ce jeu à somme nulle pour les populations, notamment les jeunes et les femmes, dans la mesure où les chefs d’Etat oublient systématiquement de demander l’avis de leurs concitoyens, démocratiquement par un processus de référendum par exemple.

Comme en définitive, il s’agit en Afrique d’espaces d’arrangements commerciaux et non de ZLEC, il est impossible de croire et même d’envisager que les objectifs affichés aient, pour le respect des règles, un quelconque pouvoir de contrainte sur des dirigeants africains, souvent de grands autocrates au sein de leur territoire national.

La modification en profondeur des économies passe par un changement du logiciel culturel, fondé sur la volonté de consommer africain, avec une traçabilité africaine et des coûts de facteurs sans la partie « inflatée » par la corruption, les monopoles et les monopsones et les oligarchies qui « vont » avec. En résumé, il s’agit bien de revenir à la transparence des règles d’organisation de la vie en société entre les créateurs de richesses et les fournisseurs d’emplois décents. Comme les citoyens africains, dans leur grande majorité, n’ont pas, à priori, de moyens de pression sur les dirigeants africains – absence de vérité des urnes -, l’essentiel des décisions portant sur les échanges et le commerce avantage les tenants du système de concentration des pouvoirs et les propriétaires officieux et officiels des entreprises publiques ou privées aux mains de ceux qui détiennent le pouvoir politique, militaire et économique en Afrique. Quand ces derniers ne le font qu’au nom et pour le compte d’intérêts étrangers, alors la post-colonisation de l’Afrique serait, telle un python ou un boa, en train de se mordre la queue après avoir assimilé contre monnaies sonnantes et trébuchantes, des Africains pour travailler contre des Africains.

D’ailleurs les conséquences sur l’environnement sont à déplorer et le coût des externalités n’est même pas encore comptabilisé. Sauf que le nombre de morts africains dû aux conséquences des décisions de nombreux chefs d’Etat ayant, pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, autorisé le transfert et l’enfouissement de déchets occidentaux en Afrique contre de l’argent de rémunérations occultes, dépasserait le nombre des dirigeants qui ont signé les textes permettant la ratification de la ZLEC.

La mise en œuvre de cet accord ne peut donc pas être perçue comme une contrainte. Il faudrait une action volontariste avec une plus grande prise de conscience de la population, de la Diaspora africaine et des intellectuels africains (encore trop timorés, poltrons, ou soucieux de leur carrière), pour que la tendance à exporter vers l’international, les matières premières sans ou avec un minimum de transformation à valeur ajoutée, avec en contrepartie un accroissement important d’importations de produits manufacturiers fabriqués hors Afrique, puisse s’inverser. La transparence des comptes publics et privés et la vérité des urnes deviennent la condition sine qua non de la réussite de la Zone de libre-échange continental. Mais les chefs d’Etat ne le comprennent pas… ou plutôt feignent de l’ignorer en faisant la sourde oreille.

4. UNE GOUVERNANCE COLLECTIVE DES ÉCHANGES BIEN PEU GLORIEUSE EN AFRIQUE

Les Etats africains qui s’engagent dans la construction de la ZLEC devraient signer une charte d’unité d’action dans le domaine commercial lorsqu’il va s’agir de défendre et protéger le prix des matières premières ou de leur production locale, – transformée ou pas – vis-à-vis du monde non africain. En effet, il est inutile de lancer la ZLEC lorsqu’il est impossible de se concerter pour fixer le prix moyen ou de référence de la plupart des prix des produits africains à commencer par les produits miniers, agricoles, sans oublier de protéger les brevets et l’innovation africaine. Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas un prix de référence africain pour la mangue, l’igname, la banane plantain, en attendant de l’avoir pour le cacao, le café ou le pétrole ? Ce n’est qu’à cette condition que la gouvernance collective pourra commencer à interagir sur un « même » pied d’égalité avec les autres blocs économiques internationaux et transformer la contrainte en une obligation d’amélioration de son avantage compétitif. Mais dans le monde fermé des chefs d’Etat africain, ils sont très peu nombreux à comprendre ce langage.

On en est encore loin. Les dirigeants africains devraient faire preuve d’un peu de modestie dans les annonces. En effet selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la part des exportations de l’Afrique dans le total des exportations mondiales en 1963, date de la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), était estimée à 5,7 % du commerce mondial. En 2017 (dernière statistique disponible), cette part est tombée à 2,4 %. En comparaison, l’Asie est passée dans la même période respectivement de 12,5 % à 34 % 7. A l’inverse, la part des importations de l’Afrique dans le total des importations mondiales en 1963 était estimée à 5,2 % du commerce mondial. En 2017, cette part est tombée à 3 %. En comparaison, l’Asie est passée pour les mêmes dates respectivement de 14,1 % à 31,5 %. Il y a donc bien un problème de gouvernance collective des échanges et des modèles de création de richesses erronés et ne profitant pas aux populations africaines.

Si l’on considère trois des fameuses communautés régionales économiques, fondement de l’intégration économique en Afrique, la gouvernance collective ne démontre pas une performance pouvant servir de référence. En effet, pour la Communauté économique des Etats d’Afrique Centrale (CEMAC), la valeur totale des marchandises échangées entre 2007 et 2017 a chuté, passant respectivement de 30,2 milliards de Dollars des Etats-Unis ($EU) à 20,9 milliards de $EU. Pour la Communauté économique et de développement des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la valeur totale des marchandises échangées entre 2007 et 2017 a stagné, augmentant légèrement en passant respectivement de 87,5 milliards de $EU à 90,5 milliards de $EU. Quant à l’Afrique australe, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), la valeur totale des marchandises échangées en 2007 et 2017 a progressé, en passant respectivement de 144,2 milliards de $EU à 170,9 milliards de $EU avec un poids important pour l’Afrique du sud 8.

Selon les statistiques de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED), le commerce intra-africain (exportations et importations) de l’Afrique était de 6 % en 1990, 9,9 % en 1999 9 et de 15,4 % en 2016 10. Il est estimé pour la même année par le FMI autour de 17,5 % du total du commerce africain 11. La progression est bien là avec 129 milliards de $EU échangés en 2016 mais en comparaison, le commerce intra régional de l’Union européenne s’élevait à 61,7 % alors que celui de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) était de 23,3 %.

Aussi, l’objectif affiché de la ZLEC est de doubler la part du commerce intra-africain d’ici 2025 et de faciliter l’instauration du marché commun africain tout en s’inscrivant dans la volonté d’atteindre un continent intégré en 2063.

Pour ce faire, rappelons qu’Afrocentricity Think Tank a identifié au moins dix (10) objectifs à atteindre par les signataires de la ZLEC. Il est question :

1)       d’approfondir l’intégration économique de l’Afrique conformément à l’Agenda 2063 ;

2)       de créer une union douanière continentale;

3)       de libéraliser le commerce intra-africain ;

4)       de résoudre les problèmes de chevauchement des adhésions dans les différentes communautés économiques régionales (CER) ;

5)       d’améliorer la compétitivité et la concurrence loyale entre les Etats mais aussi avec le monde ;

6)       de contribuer au mouvement des capitaux et des personnes physiques et faciliter les investissements ;

7)       de promouvoir le développement socio-économique durable et inclusif 12, l’égalité des sexes et la transformation structurelle ;

8)       de promouvoir l’industrialisation ;

9)       de renforcer la consolidation institutionnelle et commerciale des communautés économiques régionales afin de  les intégrer au niveau continental à terme ; et

10)    s’engager à assurer la création de valeurs ajoutées et de richesses au service des populations, et le vérifier par l’augmentation générale du pouvoir d’achat et des emplois privés décents créés.

Pour ce faire, au moins dix (10) actions concrètes suivantes doivent être entreprises à savoir :

1)       la réduction régulière des obstacles tarifaires, même si le niveau actuel reste bas ;

2)       l’élimination progressive des obstacles non-tarifaires 13 au commerce des marchandises et harmonisant les normes et les contrôles de qualité et assurer la réciprocité envers les régions extra-africaines ;

3)       la libération progressive du commerce des services, si possible en corrélation avec l’approfondissement, la diversification et la structuration des marges au sein des chaînes de valeurs en Afrique ;

4)       la sélectivité dans le choix des projets d’investissement en Afrique accompagnée par la protection des droits de la propriété intellectuelle, de la promotion de la technologie, de l’innovation et de la politique de la concurrence ;

5)       l’orientation des facilités commerciales en lien avec le développement des capacités productives et de la digitalisation, ce dans tous les domaines liés au commerce ;

6)       une meilleure transparence dans la prévisibilité de la règlementation relatives aux questions douanières en relation avec la mise en œuvre des mesures de facilitation des échanges profitant à l’Afrique ;

7)       une prise de conscience nationale, régionale et continentale sur l’urgence d’améliorer la performance logistique et de considérer les points d’entrée et de sortie logistiques en Afrique comme des espaces de souveraineté nationale et assurer une participation minoritaire dans ces structures afin de ce ne pas céder les exportations et les importations dans les mains de potentiels ennemis des populations africaines ;

8)       l’établissement d’un mécanisme de règlement des différends relatif aux droits et obligations des membres ; et

9)       la création, l’organisation et la structuration avec la prévisibilité d’un cadre institutionnel pour la mise en œuvre et l’administration de la ZLEC ;

10)    le financement régulier d’une organisation publique-privée de pilotage de la ZLEC qui devra s’autofinancer en fournissant des conseils stratégiques d’amélioration de la performance sur le terrain.

Deux phases devront évoluer en parallèle pour permettre d’atteindre les objectifs ambitieux et indispensables fixés par les Chefs d’Etat : la partie concernant la libération des échanges de biens et services d’une part et la partie institutionnelle garantissant le règlement des différends avec des décisions rapides et des exécutions effectives des décisions judiciaires.

Il convient justement de rappeler qu’actuellement une partie importante des revenus des Etats africains provient justement du niveau élevé des droits de douane ! Alors lorsque les signataires de la ZLEC se proposent d’éliminer d’ici 2025 près 90% des droits de douane sur la plupart des marchandises et catégories de produits, il est permis de douter. Cela permet de comprendre la réticence, voire l’aversion, des pays non signataires, pour prendre des engagements qui vont vraisemblablement annihiler l’émergence de leur secteur industriel et ruiner le peu d’entrepreneurs africains qui se sont investis dans l’industrialisation du continent, sans bénéficier de la corruption ou des appuis officiels ou officieux de l’Etat.

5. LES DIRIGEANTS AFRICAINS ONT PROMU LE COMMERCE AUX DÉPENS DE L’INDUSTRIE

Sans une diversification de la production et une complémentarité intra régionale avec une augmentation substantielle de la production de produits manufacturés, avec une part de plus en plus importante de technologies avancées assorties d’une digitalisation de l’économie, l’émergence de l’Afrique au plan continental risque d’être problématique. Pourtant, c’est justement lorsque les défis sont aussi importants qu’ils peuvent être résolus par l’innovation, notamment dans la mise à disposition de l’énergie à des prix faibles mais compétitifs et une digitalisation des échanges. Bien sûr, l’Afrique doit absolument abandonner sa culture économique archaïque. Celle-ci consiste à croire que la richesse créée à partir de la non-transformation des matières premières, la concentration de sa gouvernance économique publique, une grande concentration de la production agricole sur des monocultures sans complémentarité, vont lui permettre d’améliorer de manière pérenne ses potentialités d’exportation et donc d’indépendance et de souveraineté à terme.

Un autre paradoxe est que l’Afrique peine à s’ouvrir vers les marchés d’Amérique Latine et des Caraïbes, mais aussi vers l’Australie. Les échanges avec cette partie du monde se sont régulièrement détériorés depuis 2000. Bref, c’est toute l’approche de la conception de la politique africaine qui doit être revue. Un ambassadeur ne peut plus se contenter de ne pas devenir un véritable agent de promotion des productions, des projets et autres talents du continent à l’étranger. A quand les ambassades communes comme une ambassade de la sous-région d’Afrique de l’Ouest regroupant 15 pays et délivrant un seul visa en attendant une ambassade commune pour l’Afrique dite continentale ?

Attention de ne pas tomber dans le dogmatisme africain. En effet, la levée des barrières tarifaires ne donne pas toujours les résultats escomptés. En effet, au sein de la zone régionale francophone composée de l’Union économique et monétaire Ouest Africaine (UEMOA) et de la Communauté économique et de développement des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui disposent chacune d’un marché commun, les échanges intrarégionaux ne se sont pas améliorés substantiellement. La CEDEAO plafonnait à 10,7 % d’échanges intra régionaux. Par ailleurs, l’Union du Maghreb Arabe (UMA) regroupant cinq (5) pays, Algérie, Libye, Maroc, Tunisie, Mauritanie, ne dépassait pas les 3,3 %, l’Afrique centrale comprenant la République démocratique du Congo avec la Communauté économique des Etats d’Afrique Centrale (CEEAC) plafonnait à 2,8 % et l’Afrique australe (SADC) culminait à 21 % 14. En comparaison, l’UMA commerçait à raison de 94,1 % avec le reste du monde, la CEDEAO à raison de 83,7 %, la SADC à raison de 76,2 %.

Paradoxalement, la valeur ajoutée manufacturière (VAM) des pays africains ne s’est pas améliorée substantiellement. Le Ghana est passé entre 2010 et 2017 respectivement de 6,6 % de VAM à 11 %, alors que le Togo voisin a chuté passant de 7 % à 4 %, la Côte d’Ivoire de 13 % à 12 %, le Nigeria de 7 % à 9 %, pendant que la Sierra Leone stagnait passant de 2 % à 2% alors qu’un ressortissant de ce même pays dirigeait l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel au cours de cette période.

Faut-il une meilleure preuve de l’extraversion des économies africaines. Alors, les discours empathiques mais creux entendus lors des grandes messes de l’intégration régionale et continentale ne pourront faire illusion encore longtemps. Ils doivent dorénavant s’appuyer sur les nombreuses et qualifiées expertises africaines, et cesser de remplir les bureaux des présidences africaines avec des experts étrangers occidentaux, dont la plupart ont pour l’essentiel failli dans leur propre pays ou à l’international et pire, soit ne connaissent rien, soit refusent de faire le moindre effort, pour comprendre la culture africaine.

Les améliorations n’ont pas eu lieu car les approches étaient dogmatiques. Rien de structurel n’a été véritablement accompli sur des bases de compétitivité, comme l’accès à l’éducation, à la santé, à l’énergie et au crédit. Sans oublier, en termes d’amélioration de la performance logistique, un environnement des affaires imprévisible, des infrastructures souvent obsolètes et des services douaniers inefficaces dans le recouvrement et le reversement des taxes dans le budget des états. Le coût des échanges en Afrique comme avec le reste du monde reste exorbitant.

6. LES PERDANTS ET LES GAGNANTS DE LA FUTURE ZLEC

La mise en œuvre de la ZLEC risque de ne profiter qu’aux entreprises multinationales et transnationales, surtout si ces dernières s’allient avec certains milliardaires africains qui ne travaillent pas pour l’intérêt du continent. Ainsi, les Etats africains qui se sont lancés dans cette aventure, en omettant de calculer le ratio avantages/inconvénients s’appuyant sur étude approfondie produite par des experts africains indépendants, notamment les incidences et l’impact sur le pouvoir d’achat et le bien-être de leur population, pourraient le regretter à terme. Il suffit de demander aux associations d’industriels ou de transformateurs locaux des produits africains ce qu’ils ou elles pensent de la ZLEC, pour voir fuser de manière quasi-automatique les mêmes réponses. Il y a besoin d’accompagnement, de soutiens, de subventions, mais aussi un meilleur environnement des affaires… Bref, ils demandent à être écoutés par les dirigeants africains, sans nécessairement être obligés de prendre la carte du parti politique au pouvoir !!!

Selon les résultats des études utilisant les modèles commerciaux standard d’équilibre général (statique 15 ou dynamique 16), l’essentiel de la réduction demandée aux responsables africains devraient se faire au niveau de l’élimination des barrières tarifaires et non tarifaires, sans oublier les conditions générales d’améliorer de l’environnement nécessaire à une performance améliorée des échanges en Afrique. L’objectif recherché est bien de parvenir à obtenir des bénéfices en termes de marges bénéficiaires importantes, des avantages en termes de compétitivité et bien sûr des gains sociaux au plan national, régional et continental. Sur le long-terme, les améliorations en termes de bien-être des populations se situeraient selon les études basées sur des modélisations d’équilibre général :

  • de type dynamique entre 0,1 % et 0,5 % avec une expansion du commerce intrarégional estimé entre 33 % et 52 % 17 ; et
  • de type statique, entre 1,3 % et 2,2 % avec une expansion du commerce intrarégional estimé autour de 80 % 18.

Les études passées sont toutes d’accord sur le fait qu’il y aura une perte sèche en termes de revenus liées à la fiscalité liées au commerce pour tous les pays du continent, perte estimée entre 0,14 % et 0,22 % de la richesse continentale mesurée en produit intérieur brut. Ce n’est pas pour autant que la croissance globale africaine du commerce devrait s’améliorer. On est donc bien loin des « gains considérables attendus de la ZLEC » annoncés par certains chefs d’Etat africains.

En étant conscient des limites des modèles économétriques, les résultats obtenus par le Fond monétaire international ne sont pas aussi favorables aux pays africains qu’annoncés (modélisation de type statique). En vérité, sur 45 pays étudiés, seuls 20 des pays signataires de la ZLEC se retrouveraient avec une amélioration des gains au plan social, ce en comparaison à une médiane qui représenterait la moyenne africaine. Le gain ne serait véritable que si le pays se situe au-dessus de la moyenne africaine. L’amélioration en termes d’amélioration du bien-être suite à l’élimination des barrières tarifaires et non-tarifaires se situerait entre un plancher de 0,1 % d’amélioration en termes d’amélioration du bien-être pour le Soudan et un plafond de 15,2 % pour la République d’Eswatini (Swaziland), avec une moyenne de 2,4 % pour l’Afrique 19.

La réalité est qu’il importe d’étudier la perte de souveraineté que cela va impliquer pour de nombreux pays, notamment en termes d’appropriation des capacités productives, des terres et des mines par des sociétés étrangères, souvent en coopération avec des Africains servant de relais. Plus pernicieux, les cinq (5) premiers pays obtenant les meilleurs résultats se situant entre une amélioration des gains dits « sociaux » sont l’Eswatini (Swaziland) (15,3 %), la Namibie (12,2 %), le Botswana (9,0 %), le Malawi (8,9 %), la Zambie (7,3) alors que l’Afrique du sud ne progresserait que 2,2 %, juste au-dessus de la médiane de l’Afrique (2,1 %). Autrement dit si on extrapole, les pays africains disposant d’un grand marché comme le Nigéria (0,7 %) ou l’Algérie (0,4 %) pour ne prendre que ces exemples seraient les premiers perdants de la ZLEC. En effet, les pays de taille petite ont une tendance à s’ouvrir et à vouloir bénéficier des avantages à produire et exporter vers les pays voisins disposant d’un marché plus important et solvable.

Ce n’est donc pas étonnant que ces pays soient réticents, voire franchement hostiles à l’adhésion à la ZLEC sur des bases d’un suivisme en termes de dogmatisme sur le principe du libéralisme. Il est préférable pour eux de s’engager dans des arrangements commerciaux de proximité et de construire des espaces d’arrangements commerciaux régionaux avec des tarifs extérieurs communs qui leur permettraient de protéger leur industrialisation et leurs emplois face à la concurrence déloyale qui ne manquera pas d’arriver tant hors d’Afrique, que d’Afrique. En effet, avec des règles d’origine favorables, un pays disposant d’un marché restreint peut se permettent d’attirer des investisseurs étrangers pour profiter d’équipements, de technologies et des chaines de production industrielles à des prix compétitifs afin de produire au niveau national et exporter vers le pays voisin disposant d’un grand marché. Cette nouvelle forme de la concurrence pourra s’avérer plus pernicieux et déstabiliser à termes l’unité des pays africains.

Les résultats attendus de la ZLEC pourraient se révéler plus mitigés qu’espérer si les études ne sont pas menées par des structures africaines indépendantes qui auront alors la latitude d’afficher la réalité en dehors des « modèles statiques » occultant l’essentiel de la réalité dynamique et informelle africaine notamment dans le commerce. Ces experts africains indépendants pourront produire des rapports prenant en compte l’intérêt des citoyens africains car n’étant pas prisonniers des dogmes d’une économie libéralisée à marche forcée adoptée par certains chefs d’Etat et milliardaires africains comme la solution pour l’Afrique. Là encore, personne n’a demandé l’avis du peuple africain. C’est pourtant ce peuple qui subit les errements des décisions stratégiques erronées et continuent payer religieusement ses impôts, parfois iniques qui ne se retrouvent pas dans les infrastructures de bien-être en Afrique.

7. ZLEC : FOND MONÉTAIRE INTERNATIONAL VERSUS LE GROUPE DE LA BANQUE AFRICAINE DE DÉVELOPPEMENT

Ainsi, ce ne sont pas tous les pays africains qui bénéficieront de la mise en place de la ZLEC. Selon des analyses économétriques fondées sur un modèle d’équilibre général statique 20, non adapté à l’Afrique et proposé par le Fond monétaire international au mois de mai 2019, il y aura des perdants et des gagnants de la mise en place du ZLEC. Le préalable posé par le FMI qu’il y aurait une possibilité de concurrence parfaite en Afrique est un postulat faux. Cela peut remettre en cause l’essentiel des conclusions tirées de l’étude portant sur les hypothétiques gains en amélioration du bien-être estimés de l’entrée dans la ZLEC selon certaines conditions de libération des obstacles aux échanges et au commerce 21.

Par contre l’approche de la concurrence monopolistique fondée sur l’élimination totale des droits de douane à l’importation et une réduction partielle et substantielle des barrières non tarifaires en Afrique reste une hypothèse d’école. Les résultats obtenus ne démontrent aucune amélioration importante des échanges intra régionaux car les tarifs d’importation intra régionaux sur le continent étaient déjà assez faibles, l’essentiel de ces gains proviendrait de la réduction des obstacles non tarifaires. Parmi les 45 pays traités, d’un pays à l’autre, les gains globaux pour le continent présentent des variations considérables de gains de bien-être potentiels. Mais, ces résultats ne permettent pas de conclure comme l’affirme le FMI que « les résultats révèlent des gains potentiels considérables en termes de bien-être grâce à la libéralisation du commerce en Afrique 22 ». La corruption, l’amélioration des coûts des facteurs, la bureaucratie et la mauvaise grâce des agents de la douane, qui ne sont pas pris en compte – si l’on ne prend en considération que ces points -, tendraient à démontrer que les gains potentiels en termes de bien-être ne seront pas liés à la libération du commerce, mais au contraire à l’existence d’institutions fortes susceptibles de permettre un contrôle efficace et correctif, de la concurrence déloyale et du non-respect des accords commerciaux conclus. La pauvreté risque d’ailleurs de s’exacerber si l’on n’y prend garde.

Le Groupe de la Banque africaine de développement qui s’est intéressé à la question affirme que « l’Accord de libre-échange continental (APFC) devrait offrir des gains substantiels à tous les pays africains 23 ». Les obstacles aux frontières auraient disparu au cours des 20 dernières années selon les auteurs de l’étude du GBAD. La réalité est tout autre. Toutefois, pour le GBAD, l’élimination des droits de douanes bilatéraux ne parviendrait à améliorer les échanges intra-africains de 15 % que si les « règles d’origine sont simples et transparentes ». En évitant notamment de les appliquer par produit, mais en proposant une règle commune par communauté économique régionale à raison de 40% de la valeur ajoutée et des exemptions pour les échanges d’une valeur de moins de 1000 $EU. La proposition consistant à « supprimer les barrières non tarifaires avec des pays extérieurs à l’Afrique », au motif d’accroître les échanges commerciaux et d’augmenter dans le même temps les recettes douanières du continent jusqu’à 15 milliards de dollars, apparaît comme une pure utopie. En réalité, les barrières non tarifaires avec les pays non africains, européens en particulier, risquent d’augmenter et d’être plus sournoises, avec de la technologie dont ne dispose pas l’Afrique pour le moment.

Espérer que l’accord sur la facilitation des échanges de l’Organisation mondiale du commerce pourrait voir le jour rapidement et surtout être appliqué dans la pratique est une autre illusion. Aussi, la réduction de « coûts d’échange de 18 % à 14 % et d’accroître le commerce mondial de 0,5% » restent fortement hypothétiques. Au contraire, les pays africains, pour l’essentiel des pays classés comme les moins avancés et faiblement industrialisés, n’ont pas les moyens de financer les juristes internationaux pour présenter les cas d’abus dont ils sont victimes devant l’organe de règlements des conflits de l’OMC. Ils se verront condamnés dans la pratique à trouver des arrangements commerciaux à leurs dépens. Il n’est donc pas vrai que les pays les moins avancés africains seront les plus avantagés dans la mise en œuvre de la ZLEC comme le prétend la BAD.

Le GBAD conseille d’améliorer substantiellement l’environnement des affaires en le rendant plus prévisible et plus efficace. Il est proposé de réduire d’un jour et demi le temps nécessaire pour exporter des marchandises, alors qu’aujourd’hui, il faut près de deux jours. Paradoxalement et alors qu’il est question de réduire les barrières tarifaires, le GBAD propose de lever « un droit de douane de 0,2 % sur les importations en provenance des pays à revenu élevé qui pourrait rapporter 850 millions de $EU pour financer des projets de facilitation du commerce ».

Enfin, il y a un consensus avec le GBAD sur l’amélioration des avancées technologiques pour améliorer la circulation des fonds entre les pays. Notamment avec une harmonisation des systèmes de paiement, un développement horizontal et régional de la production de l’électricité à des coûts compétitifs et abordables pour les industries naissantes et bien sûr, l’amélioration les infrastructures physiques 24.

8. CONCLUSION : PRIVILÉGIER LA CREATION DE VALEURS AJOUTÉES ET L’INNOVATION

L’efficience des infrastructures de transport (ports, aéroports, aérogares et logistique de transfert) et le coût et le temps perdu du fait de la bureaucratie en Afrique demeurent encore une contrainte plus qu’un avantage pour le commerce intrarégional.

La volonté politique de passer de la dépendance envers l’exportation de matières premières non transformées vers les transformations dans le cadre des chaines de valeurs locales et globales (glocales) ne sont pas encore palpables sur le terrain malgré des efforts ici et là, notamment la réussite de la chaine de valeurs de l’igname au Nigeria.

Les chefs d’Etat africains devraient s’appesantir sur la nécessaire évolution de leur propre culture de la création de la richesse et de sa distribution équitable en Afrique. En effet, le Groupe de la Banque mondiale a pu démontrer qu’entre 1996 et 2014, l’essentiel de la source de croissance des pays d’Afrique subsaharienne provenait de l’importance accordée par les dirigeants africains à leur avantage comparatif, à savoir l’existence de ressources naturelles vendues sans transformation 25 et sans valeur ajoutée.

La libération des échanges pourrait se révéler ne pas être une panacée pour les pays africains qui ne sont pas préparés car les contrecoups de la compétition internationale risquent de les impacter négativement.

La corrélation entre la croissance et la libération des échanges ne peut se faire sans l’amélioration de la productivité des coûts de facteurs et des coûts de productivité des ressources humaines. Cela suppose aussi une diversification et une intégration dans les chaines de valeur africaines au-delà des frontières héritées de la colonisation. Aussi, la première décision sérieuse à prendre comme objectif pour 2063 est de lever l’intangibilité des frontières africaines 26. Le fait de ne pas passer à l’organisation d’une gouvernance économique basée sur l’avantage compétitif et non comparatif a conduit au développement du « syndrome hollandais 27 », la relation de cause à effet entre le développement et l’exportation des matières premières et une baisse quasi automatique dans les autres secteurs en particulier le secteur manufacturier. Les matières premières attirent les investisseurs et l’aide étrangère 28 et donnent l’impression d’une économie qui performe.

En fait, ce n’est qu’une apparence de court terme qui pourrait conduire à des catastrophes économiques si les gains tirés des matières premières ne sont pas réinvestis dans l’amélioration structurelle du bien-être des populations et la création de valeurs dans les secteurs à forte valeur ajoutée, permettant ainsi une amélioration constante et pérenne de la création de richesses dans le pays. C’est ainsi que de nombreux dirigeants africains se trompent en attirant des investisseurs dans le secteur des matières premières non transformées. Ils finissent par se faire piéger par le principe de la corruption et de la dépendance pour assurer leur réélection, ce qui les empêche quasi-systématiquement de mettre en œuvre une politique industrielle et de création de richesses et de valeurs, digne de ce nom, avec comme conséquence la création d’emplois décents et l’amélioration de la performance de leur économie. Il va de soi que pour les pays francophones, un taux de change trop élevé comme c’est le cas pour le Franc CFA ne fait qu’exacerber ce phénomène.

C’est ainsi que la gouvernance basée sur la création de richesses uniquement assise sur la promotion de ressources naturelles et non transformées, finissent par évincer les industries non basées sur l’industrialisation et la transformation et bientôt la digitalisation. Paradoxalement, outre la vulnérabilité liée aux fluctuations des prix, il faut compter avec la perte de compétitivité des activités non liées aux ressources naturelles, surtout lorsqu’il s’agit de secteurs complétement contrôlés par les familles et les protégés de ceux qui dirigent les Etats africains. La solution est connue. Il faut absolument mettre en place des institutions et des politiques favorisant la transformation de la richesse provenant des ressources naturelles, en d’autres types de capital reproductible, notamment le capital humain (formation et utilisation de la Diaspora) et le capital physique (infrastructures) et de mettre en œuvre des politiques visant à promouvoir les activités innovantes et générant de la valeur ajoutée en dehors du secteur des matières premières, donc l’innovation. Mais en réalité, la réussite à terme de la ZLEC ne pourra pas faire l’économie sur les options alternatives offertes en termes de barrières non tarifaires, notamment l’harmonisation des tarifs douaniers, de la fiscalité et des normes permettant de favoriser les productions africaines.

La transformation en Afrique des matières premières par un secteur privé et une diaspora entreprenante et non carriériste, pourraient changer la donne et favoriser la réussite de la ZLEC. Encore faut-il que le consommateur africain se libère de son complexe d’infériorité et accepte de consommer les produits locaux de qualité, au lieu des déviations persistantes de l’appétence pour des produits importés portant souvent atteinte à la santé.

En conclusion, les résultats des modèles économétriques statiques et dynamiques des institutions financières africaines et internationales qui ont servi à influencer la décision des chefs d’Etat africains, sans contre-études par des experts africains indépendants, ne révèlent en fait soit pas de gains potentiels du tout, soit des gains mitigés avec des externalités négatives occultées considérables en termes de bien-être avec la libéralisation du commerce en Afrique par le biais de la Zone de libre-échange continental. Les politiques commerciales héritées du libre-échange ne permettent plus d’améliorer le bien-être des populations. Le commerce au même titre que l’industrialisation, la digitalisation de l’économie doivent également être inclusifs pour offrir des améliorations substantielles et tangibles pour les populations africaines, au lieu de servir d’effets de massue sur les populations les plus vulnérables et privées de voix. YEA.

25 juin 2019.

Dr Yves Ekoué AMAÏZO, PhD, MBA

Directeur Afrocentricity Think Tank

www.afrocentricity.info

© Afrocentricity Think Tank

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